Ce travail de réflexion est une commande de mon école, il synthétise un certain nombre de points abordés dans un certain nombre de précédents articles. Attention, c'est un peu un article-fleuve que je recopie ici.
Voyage.
J’ai décidé d’effectuer mon séjour de six mois en Scandinavie. L’opportunité de stage a choisi pour moi et ma destination fut Stockholm. Dès le départ, j’ai choisi d’effectuer un voyage «blanc», c’est-à-dire le moins renseigné possible. Étant donné que mon choix pour la Scandinavie est déjà une conséquence d’un certain nombre d’idées reçues, concernant autant le cadre de vie que l’état d’esprit local, j’ai tenté de conserver une posture naïve face à ce qui s’offrait à moi, afin de ne pas transformer ce que je voyais en ce que je voulais voir, ou en ce que les livres m’auraient fait voir auparavant. J’ai rendu compte de ces impressions au fur et à mesure afin de conserver des traces de ces premières visions en évitant toute démarche d’information dans un premier temps, pour confronter plus tard ma vision des choses à des informations plus rationnelles et en tirer une vision critique je l’espère plus personnelle. Etant donné la nature de mon séjour, stage dans un studio de design de mobilier, un grand nombre de mes réflexions et conversations ont concerné le design dit «scandinave», ce qui le définit et le conditionne tant au niveau matériel qu’au niveau humain. La dernière semaine de mon séjour, correspondant à la Design Week de Stockholm et au Salon du meuble scandinave, a étendu cette réflexion aux réseaux de distribution de mobilier en général. J’ai questionné les origines du design scandinave, et ma grande interrogation fut de savoir si sa démarche minimaliste était adaptable à la grande distribution traditionnelle. Et au final, de savoir comment j’allais pouvoir positionner ma propre activité dans ce contexte.
Origines.
Les rudes conditions naturelles en Scandinavie telles que le froid, le chaotique sol de granit et les courtes journées d’hiver mettent en évidence une certaine supériorité des éléments sur l’homme. L’humain doit humblement accepter ce cadre de vie et en tirer le meilleur : jusqu’aux derniers jours d’étés par exemple, tout un chacun profite de la lumière autant que possible. Afin de faire passer une autoroute dans les environs de Stockholm, on n’aplatit pas une montagne mais on construit un tunnel. Spirituellement, les éléments sont un cadre auquel l’homme s’adapte.
D’un point de vue plus rationnel il est simple de constater que les besoins en énergie de chauffage sont plus importants dans ces contrées que dans les nôtres. De plus la Suède fait grandement appel à l’exportation pour les matières premières ainsi que pour les denrées alimentaires : la démarche d’économie s’impose alors naturellement. L’économie amenant l’écologie, il est naturel que les démarches scandinaves soient rapidement citées en exemple lorsque le reste du monde occidental se sensibilise au concept de finitude des denrées. Lorsque l’on dispose de peu pour un besoin important, on en tire le meilleur et on ne permet pas le gâchis.
Ces constatations ne doivent bien entendu pas être prises comme des vérités appliquées au pied de la lettre par chaque citoyen Suédois. Ce sont des valeurs prises en compte dans chaque mesure municipale, et des lignes de conduite quotidiennes favorisées par nombre d’installations et d’infrastructures. Et même s’il n’est pas rare de voir des engins à quatre roues motrices se déplacer en ville, force est de constater que le cliché du Suédois concerné par la question environnementale est fondé. Les larges campagnes de sensibilisation au tri des déchets ont des répercussions notables, le cadre urbain est visiblement respecté, l’utilisation de la voiture n’est plus un réflexe (elle a diminué de 30 à 50 % en centre-ville grâce aux dernières mesures municipales) et le vélo lui est bien souvent préféré.
Design.
Là où le design français s’intéresse à l’expérimentation, repoussant les limites d’un matériau ou d’un procédé, la mentalité suédoise est beaucoup plus pragmatique. Les moyens étant limités, l’objectif premier est l’efficacité, le superflu ne pouvant être matériellement permis. Cette mentalité entre en écho direct avec les théories fonctionnalistes de l’école du Bauhaus, en y couplant l’utilisation de matériaux directement naturels, qui fit du design scandinave l’icône qu’il est aujourd’hui.
La chaise Robo du designer italien Luca Nichetto, coqueluche du stand Offect 2010 au Stockholm Furniture Fair, se veut dans la plus pure tradition scandinave. Cet objet a été dessiné avec énormément de soin (quoi que l’on pense de son esprit), en conservant un souci d’épure formelle et en prenant en compte un certain nombres de contraintes de manière remarquable, stockage et assemblage en tête. L’usage du bois scandinave semble naturel et justifié, or cette chaise est manufacturée en Italie. Les frais et les impacts environnementaux liés au transport soulignent que le simpliste «meuble en bois clair» n’a rien de scandinave en tant que tel, et sonne comme une fausse note terrible dans la belle symphonie de Robo. La chaise prend tout à coup un air de «faux» des plus irritants.
Un designer peut parfaitement faire un objet industriel en fonte et en vinyle directement influencé par l’esprit scandinave. Il s’agit de synthétiser et mettre en forme les matériaux à proximité de l’atelier de conception, de conserver la conscience de l’échelle humaine en tant que ligne directrice du travail de conception, de production et de distribution.
Distribution.
Le design nordique est imprégné d’une forte notion fonctionnaliste conditionnée par la nécessité d’économie : il n’est pas nécessaire de créer ce dont on n’a pas foncièrement besoin. Or chaque année, pour satisfaire journalistes, actionnaires et clients potentiels avides de nouveauté, chaque marque se pare d’une demi- douzaines de nouveaux sofas, fauteuils, chaises et bancs, dessinés par les plus grands noms internationaux. Etendu à l’échelle d’un salon, on assiste à une orgie indécente de bois et de peaux animales diverses, exhibés sans pudeur par des marques qui semblent à court d’idées pour adapter leur image de marque à l’ère de la sobriété, ou pire, qui semblent ne pas s’en soucier. Enzo Mari parle aujourd’hui du mot design comme étant devenu «pornographique». Le phénomène est encore plus criant en Scandinavie en 2010 : le circuit de distribution traditionnel du mobilier, basé sur l’obsession de la nouveauté, est en contradiction totale avec les valeurs véhiculées par nombre de meubles eux-mêmes : épure et sobriété, additionnées à elles-mêmes à l’infini, sont égales à l’indécence. Le mieux est sacrifié sur l’autel du nouveau car l’essentiel, celui qui est défendu depuis le Bauhaus, ne se vend pas à l’infini. Or l’essentiel, de par son détachement du phénomène de mode, de par sa pérennité, semble être la seule solution viable à long terme.
Éthique.
Pourquoi un hall d’hôtel ne pourrait-il pas se meubler de canapés existants, ne nécessitant pas d’être de nouvelles pièces à produire ? Car dans nos sociétés, le «neuf» rime avec le «mieux» et le «vieux» rime avec le «sale», le design se faisant ici l’écho de nos ancestraux fantasmes de jeunesse et de beauté éternelles. Dans certaines sociétés dites «primitives», la vieillesse est sagesse et pérennité. Pour que ces philosophies passent chez nous du stade de postures individuelles clairsemées à de véritables pensées de fond, générales et per- manentes, il y a une révolution culturelle à œuvrer, qui va bien au-delà d’une nouvelle conscience des problè- mes environnementaux.
Dans un tel contexte, ma projection professionnelle devient malheureusement bien floue. Je ne saurais donner de définition précise de ce que je voudrais que mon travail devienne, si ce n’est «honnête». Si je suis intimement persuadé que la création a encore du sens, qu’elle est même essentielle à une société durable, je suis aussi certain que ses standards doivent changer et les valeurs qui la guident doivent être celles qui guident sa distribution, quitte à la révolutionner structurellement. J’aimerais promouvoir un design total : conserver une démarche fonctionnaliste franche dans la conception et un engagement éthique inflexible dans la distribution.









